
« The Difficulty with a Tree » (« La dispute avec un arbre », ou encore « La querelle avec un arbre ») est un poème en prose de Russell Edson, inclus en 1973 dans The Clam Theater, recueil publié par la Wesleyan University Press. Celle-ci est une maison d’édition universitaire, réputée pour la poésie. Edson a publié dès les années 1950, de façon assez confidentielle, même s’il connaît certains honneurs (bourses, prix…) et que son nom est rattaché au poème en prose aux États-Unis, comme celui de Clark Ashton Smith, et que des figures de la littérature américaine contemporaine évoque son influence, telle Lydia Davis. Les poèmes en prose d’Edson sont généralement associés à une forme d’humour noir, au rêve, aux jeux de mots, et à l’ambiguïté générique, entre fable, récit (avec chute caustique !) et théâtre.
Je propose ci-dessous une traduction personnelle du poème, qui pourra tout aussi bien être lu comme une courte nouvelle, suivie d’un bref commentaire et d’une partie du texte anglais, avec un lien vers le texte intégral.
La dispute avec un arbre
Une femme se battait contre un arbre. L’arbre en était venu à se mettre en rage sous les assauts de la femme, et il s’arracha à la terre puis avança jusqu’à elle en se balançant sur ses grands pieds racinaires.
Au diable ces êtres sensibles, rugit l’arbre dont les branches portaient des oiseaux aux cris perçants.
Attention tu vas me tomber dessus, espèce de connard, hurla la femme tout en frappant l’arbre.
L’arbre fouettait encore et encore de ses branches feuillues.
La femme donnait des coups de pied et mordait en hurlant, tue-moi tue-moi ou je te tuerai !
Son mari, voyant ce remue-ménage, accourut en criant, quel arbre a perdu patience ?
La hache la hache, bougre d’imbécile, la hache, hurla-t-elle.
Oh non, gronda l’arbre en traînant ses longues racines en rythme, boîtant comme un lion de mer en direction du mari.
Mais ne devrions-nous pas en discuter ? s’écria celui-ci.
Mais ne devrions-nous pas en discuter, parodia sa femme.
Mais de quoi s’agit-il exactement ? protesta-t-il.
Quand tu me vois tuer quelque chose, tu devrais en déduire que ça voudra me tuer en retour, vociféra-t-elle.
Or avant que son mari ait pu décider qu’elle action entreprendre ensuite, l’arbre les avait tués tous les deux, mari et femme.
Avant de mourir, la femme hurla, est-ce que tu piges maintenant ?
Il répondit, quoi ?… Puis il mourut.

Commentaire
J’avais déjà eu l’occasion d’évoquer l’arbre allégorique en poésie, avec « Le Roi et le Chêne » de Robert E. Howard, où l’arbre monstrueux est logiquement hostile, mais aussi « La femme de bois » d’Ursula K. Le Guin, pour une variation positive du motif. L’opposition entre l’homme et la nature est bien sûr un thème récurrent en littérature (voir par exemple Dunsany, ou le poème « Ne doute plus qu’Obéron » d’Edna St. Vincent Millay…), associé ici de façon plus originale et plus étonnante, sans doute, au thème de la communication dans le couple. On peut ainsi spéculer longuement sur la signification symbolique de l’arbre dans le poème en prose d’Edson, mais il est assez simple d’y voir déjà un avatar de la nature vengeresse contre la « sentience », soit l’être sensible, défini par la capacité à éprouver émotions et sensations. La « sentience » caractérise en principe les animaux, et l’usage du terme permet à Edson de suggérer instantanément le point de vue différent, autre, de l’arbre sur l’humanité… car il n’a pas l’air fâché contre les oiseaux qui peuplent son branchage.
Ce qui paraît étrange au lecteur, dans ce contexte, c’est plutôt que les motivations précises de la femme sont tues, ce qui le place en quelque sorte dans la situation du mari ridiculisé qui s’efforce de comprendre, alors qu’on attendrait de lui une réaction plus adéquate. Où donc est la hache ! Mais aussi, pourquoi la femme n’a-t-elle pas attaqué l’arbre avec la hache dès le départ ? On pourra d’ailleurs relever au passage la question curieuse du mari, « quel arbre a perdu patience ? », suggérant que ce n’est pas la première fois que la femme attaque des arbres, voire qu’il s’agit d’une habitude.
Que de mystères pour un poème si bref ! Mais nos interrogations doivent nous accompagner jusque dans la tombe, semble se moquer Edson avec les répliques finales de ses personnages. Le bizarre ici n’a guère besoin de justification, et la rapidité de la narration contribue à son acceptation : le récit commence in medias res, la tension dramatique est bientôt à son comble, qui tuera qui, avec même des éléments dignes d’un film d’horreur (l’arbre avance lentement et maladroitement, à cause de ses racines, presque comme un zombi ! Qu’on songe que La Nuit des morts-vivants de Romero date de 1968 !), la résolution est aussi prompte que définitive. On voit bien ici que le poème en prose se rapproche de la nouvelle, et d’ailleurs ce sont d’abord les effets de mise en page (retours à la ligne, brièveté des paragraphes qui rappellent la strophe poétique, absence des marques de dialogue) et de style (répétitions, allitérations et assonances) qui aident à catégoriser le texte.

Ajoutons encore la cruauté qui se dégage de l’ensemble, dont l’ironie noire se trouvait déjà dans les Petits Poèmes en prose de Baudelaire. Ceux-ci d’ailleurs étaient une référence pour Clark Ashton Smith, poète en prose précurseur aux États-Unis, pour ainsi dire, et un poème comme « Assommons les pauvres » donne le ton, en voici un extrait :
« Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D’un seul coup de poing, je lui bouchai un œil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m’étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d’une main par le collet de son habit, de l’autre, je l’empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j’avais préalablement inspecté les environs d’un coup d’œil, et que j’avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de police.
Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d’une grosse branche d’arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l’énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefteack.
Tout à coup, — ô miracle ! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie ! — je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d’arbre me battit dru comme plâtre. — Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l’orgueil et la vie. » [Petits Poèmes en prose, Œuvres complètes de Charles Baudelaire, éditions Michel Lévy Frères, 1869]
Baudelaire se moque ici de la philosophie du positivisme en en faisant le prétexte d’une expérience sociale violente… Edson n’est pas si loin !
The Difficulty with a Tree – Russell Edson
A woman was fighting a tree. The tree had come to rage at the woman’s attack, breaking free from its earth it waddled at her with its great root feet.
Goddamn these sentiencies, roared the tree with birds shrieking in its branches.
Look out, you’ll fall on me, you bastard, screamed the woman as she hit at the tree.
The tree whisked and whisked with its leafy branches.
The woman kicked and bit screaming, kill me kill me or I’ll kill you!
Pour lire le poème en entier : « The Difficulty with a Tree » (site de la Poetry Foundation).