Clark Ashton Smith poème

« The Shadows » (« Les ombres ») est un poème de Clark Ashton Smith. Il s’agit du vingtième et dernier texte de la section « Poèmes en prose » du recueil Ebony and Crystal (Ébène et Cristal)publié en 1922. Smith, malade à cette époque, délaisse les récits longs pour revenir à la poésie, à laquelle devait ses premiers succès critiques dans les cercles des poètes bohêmes californiens.
Lovecraft, qui écrit vers cette époque Azathoth et Le Molosse, découvre Smith avec Ebony and Crystal : il y trouve un univers et des thèmes familiers, où le fantastique est associé au « weird », aux références à Edgar Allan Poe, à George Sterling, aux Mille et Une Nuits, à Baudelaire (que Smith traduit), ou même au symbolisme… Et les deux hommes entament une correspondance durable.
« The Shadows » est l’un des plus longs poèmes du recueil, qu’il conclut. On peut y trouver un dernier avatar du poète visionnaire confronté à l’inéluctabilité de la mort et de l’extinction de l’univers
Je propose ci-dessous une traduction personnelle du poème, suivie d’un bref commentaire et du texte en langue d’origine (anglais, États-Unis).

Les ombres

Il y avait bien des ombres dans le palais d’Augusthes. Alentour du trône d’argent, qui avait noirci sous l’effet du passage invisible des âges, elles tombaient d’un pilier, de la toiture effondrée et d’une fenêtre à frette en une multiformité toujours changeante. Pareilles aux spectres fantastiques du désastre noir et de la désolation, elles allaient par le palais au cours d’une danse graduelle, grave, imperceptible, dont la musique était la variation comme le mouvement des soleils et des lunes. Elles étaient longues et minces, comme toutes les autres ombres, devant les premières lueurs, et à la suite du soleil couchant ; tapies et intenses sous le soleil du désert, au milieu du jour, et frêles avec la lune terne ; dans les ténèbres interlunaires, elles étaient une myriade de langues dissimulées derrière les lèvres closes et silencieuses de la nuit.
Quelqu’un venait chaque jour en ce lieu d’ombres et de désolation, et prenait place sur le trône d’argent, guettant les ombres désolantes. Ni rois ni esclaves ne lui cherchaient ici querelle, dans le palais dont les rois et les esclaves étaient pareillement impuissants, dans le donjon intangible des siècles. Les tombeaux innombrables de monarques oubliés se dressaient blancs sur l’étendue du désert jaune. Certains s’étaient en partie décomposés, montrant ce qui paraissaient les orbites creuses du crâne — vides et sans paupière sous les cieux scrutateurs ; d’autres conservaient encore le sceau inviolé de la mort, et leurs yeux étaient clos comme ceux d’un récent défunt. Mais celui qui guettait les ombres depuis le trône d’argent ne prêtait pas attention à ceux-ci, ni au vent hâtif qui s’engouffrait dans les tombeaux brisés, et en émergeait en sifflant, ses mains invisibles enténébrées par les cendres des rois.
C’était un philosophe, de quel pays, cela, il n’y avait personne pour le savoir ou s’en enquérir. Il n’y avait non plus personne pour demander quelles connaissances ou délices il recherchait dans le palais en ruines, avec des yeux toujours fixés sur les ombres mouvantes ; ou quelles étaient, à l’unisson avec celles-ci, les pensées spectrales qui lui traversaient l’esprit. La méditation et la sagesse donnaient à ses yeux un aspect ancien et triste ; et sa barbe était longue et blanche sur sa longue tunique blanche.
Durant bien des jours il vint avec l’aube et repartit avec le couchant ; son ombre penchait de l’ombre du trône et remuait avec les autres. Un soir, cependant, il ne repartit pas ; désormais son ombre faisait une avec l’ombre du trône d’argent. La mort l’avait trouvé et laissé là, où il tomba en poussière, qui était pareille à la poussière des esclaves ou des rois.
Mais le flux et le reflux de sombres se poursuivit, aux jours qui précédaient la fin : avant que le monde chargé d’ans, égaré avec le soleil en d’étranges cieux, ne fût perdu dans les ténèbres cosmiques, ou, sous l’influence d’autres gravités, contradictoires, ne tombât en morceaux et n’exposât ses ossements de granit à la lumière d’étranges soleils, et que le granit lui aussi ne fondît, et ne fût comme de la poussière des esclaves et des rois. La lumière du jour fut encerclée de ténèbres, et les profondeurs poussiéreuses du palais furent fissurées par le soleil. De changement, il n’y en eut aucun, autre que celui-ci, car la terre était morte, et n’était plus entraînée par les pieds chancelants du temps. Et dans le silence expectatif, avant le crépuscule du soleil, les ombres mouvantes ne semblèrent qu’un simulacre de changement : une phantasmagorie antique, insignifiante de choses qui furent ; une représentation après coup d’un temps oublié.
Et maintenant le soleil était lentement assombri, au milieu des cieux, comme par quelque masse vaste et invisible. Alors le crépuscule apaisa les ombres dans le palais d’Augusthes, comme le monde lui-même s’effondrait vers l’ombre longue et solitaire de l’irrémédiable néant.

Pour lire le poème précédent du même recueil :
« Le Démon, l’Ange et la Beauté ».
Pour lire le premier poème en prose du recueil :
« Le Voyageur ».

Clark Ashton Smith poème
« Buttermere Lake« , 1798, peinture de Joseph Mallord William Turner.

Commentaire

Smith donne ici une image possible de la mort thermique de l’univers, une des fins possibles de notre univers, envisagé dès 1852 par le physicien William Thomson (baron Kelvin) dans son ouvrage On the age of the sun’s heat (Sur l’âge de la chaleur du Soleil) : « Le résultat serait inévitablement un état de repos et de mort universels, si l’univers était fini et soumis aux lois existantes. » La description de Smith étant poétique, on peut également songer à le « Grand Gel », qui théorise que l’univers deviendra trop froid pour abriter la vie (sur ce thème, on peut également lire « Feu et glace » de Robert Frost publié en 1920 !).
Encore Smith imagine-t-il encore un ultime témoin, un philosophe sur un trône dont les pensées et le dessein sont tus, autant dire qu’ils restent insignifiants pour le lecteur : image désespérée, qui aboutit à une mort solitaire, et qui n’est pas sans rappeler le sort de Húrin dans le Silmarillion de Tolkien, que celui-ci commence à écrire dès 1914. Húrin est ainsi enchaîné sur un siège de pierre au sommet d’une montagne : « [Morgoth] fit sortir Húrin de sa prison et l’installa sur un siège de pierre en haut du Thangorodrim que son pouvoir l’empêchait de quitter.
— Reste assis là, lui dit Morgoth, et regarde ces terres où malheur et désespoir vont s’abattre sur ceux que tu aimais. Tu as osé te moquer de moi, défier la puissance de Melkor, le Maître du destin d’Arda. Alors tu vas voir avec mes yeux et entendre avec mes oreilles, et tu ne bougeras de cet endroit que tout soit consommé, jusqu’au fond de la douleur. » [Le Silmarillion, 1978, éd. Pocket, traduction de Pierre Alien]
Mais qui dit philosophe et ombres songe inévitablement à Platon et au mythe de la caverne : le personnage de Smith, en observant les ombres, chercherait-il à s’illusionner, en attendant la mort ? Ou se prépare-t-il à la grande ombre qui engloutira tout ? Le poème du moins souligne la vanité du trône, et du palais d’un Augusthes oublié, dont le nom semble faire écho à celui de l’Auguste antique, sans certitude. Cette vanité des grandeurs passées, cet attrait pour les ruines, rappellent les influences romantiques de Smith : on peut renvoyer ici aux poèmes « Ozymandias » de Shelley et d’un autre Smith (Horace !).

Clark Ashton Smith poème analyse
« Le trône vide du dernier roi », première moitié du XXème siècle, peinture de Nicholas Roerich.

Pour conclure Ebony and Crystal (Ébène et Cristal), Smith choisit donc le thème de la mort, celle de l’individu comme celle d’une planète, les deux semble-t-il vouées à l’insignifiance dans la mesure où elles sont sans témoin, et que contrairement à d’autres poèmes Smith n’évoque pas la possibilité d’un au-delà (lire par exemple « Un songe du Léthé« ). On est loin ici des déclarations bravaches face à la mort que Lin Carter met dans la bouche de Conan, ou de la rage de Dylan Thomas dans « Do Not Go Gentle Into That Good Night« .
Smith nous donne donc à voir une fin du monde, qui est aussi une fin des temps, où l’idée même de changement devient dérisoire, mais il lui attribue tout de même une dimension allégorique par le biais des ombres dansantes du palais d’Augusthes : elles offrent du moins un spectacle descriptible, donc une occasion de beauté, qui dans un contexte aussi radicale ne peut prétendre avoir d’autre utilité que de fournir une expérience esthétique.
On peut peut-être supposer que Smith en fait un aboutissement du concept de l’art pour l’art, revendiquant ainsi sa dette envers Edgar Poe. Celui-ci en effet écrit dans son essai The Poetic Principle, écrit vers la fin de sa vie : « Il est reçu, implicitement et explicitement, directement et indirectement, que la dernière fin de toute Poésie est la Vérité. Tout poème, dit-on, doit inculquer une morale, et c’est par cette morale qu’il faut apprécier le mérite poétique d’un ouvrage. Nous autres Américains surtout, nous avons patronné cette heureuse ides, et c’est particulièrement à nous, Bostoniens, qu’elle doit son entier développement. Nous nous sommes mis dans la tête, qu’écrire un poème uniquement pour l’amour de la poésie, et reconnaître que tel a été notre dessein en l’écrivant, c’est avouer que le vrai sentiment de la dignité et de la force de la poésie nous fait radicalement défaut — tandis qu’en réalité, nous n’aurions qu’à rentrer un instant en nous-mêmes, pour découvrir immédiatement qu’il n’existe et ne peut exister sous le soleil d’œuvre plus absolument estimable, plus suprêmement noble, qu’un vrai poème, un poème per se, un poème, qui n’est que poème et rien de plus, un poème écrit pour le pur amour de la poésie. » [Poe, Du principe poétique, traduction par Félix Rabbe, 1887]

Clark Ashton Smith poème
« Coucher de soleil », entre 1830 et 1835, peinture de Joseph Mallord William Turner.

THE SHADOWS – Clark Ashton Smith

There were many shadows in the palace of Agusthes. About the silver throne that had blackened beneath the invisible passing of ages, they fell from pillar and broken roof and fretted window in ever-shifting multiformity. Seeming the black, fantastic spectres of doom and desolation, they moved through the palace in a gradual, grave, and imperceptible dance, whose music was the change and motion of suns and moons. They were long and slender, like all other shadows, before the early light, and behind the declining sun; squat and intense beneath the desert noontide, and faint with the withered moon; and in the interlunar darkness, they were as myriad tongues hidden behind the shut and silent lips of night.
One came daily to that place of shadows and desolation, and sate upon the silver throne, watching the shadows that were of desolation. King nor slave disputed him there, in the palace whose kings and whose slaves were powerless alike in the intangible dungeon of centuries. The tombs of unnumbered and forgotten monarchs were white upon the yellow desert roundabout. Some had partly rotted away, and showed like the sunken eye-sockets of a skull—blank and lidless beneath the staring heavens; others still retained the undesecrated seal of death, and were as the closed eyes of one lately dead. But he who watched the shadows from the silver throne, heeded not these, nor the fleet wind that dipt to the broken tombs, and emerged shrilly, its unseen hands dark with the dust of kings.
He was a philosopher, from what land there was none to know or ask. Nor was there any to ask what knowledge or delight he sought in the ruined palace, with eyes alway upon the moving shadows; nor what were the thoughts that moved through his mind in ghostly unison with them. His eyes were old and sad with meditation and wisdom; and his beard was long and white upon his long white robe.
For many days he came with the dawn and departed with sunset; and his shadow leaned from the shadow of the throne and moved with the others. But one eve he departed not; and thereafter his shadow was one with the shadow of the silver throne. Death found and left him there, where he dwindled into dust that was as the dust of slaves or kings.
But the ebb and refluence of shadows went on, in the days that were before the end: ere the aged world, astray with the sun in strange heavens, should be lost in the cosmic darkness, or, under the influence of other and conflicting gravitations, should crumble apart and bare its granite bones to the light of strange suns, and the granite, too, should dissolve, and be as of the dust of slaves and kings. Noon was encircled with darkness, and the depths of palace-dusk were chasmed with sunlight. Change there was none, other than this, for the earth was dead, and stirred not to the tottering feet of time. And in the expectant silence before the twilight of the sun, the moving shadows seemed but a mockery of change: a meaningless antic phantasmagoria of things that were; an afterfiguring of forgotten time.
And now the sun was darkened slowly in mid-heaven, as by some vast and invisible bulk. And twilight hushed the shadows in the palace of Augusthes, as the world itself swung down toward the long and single shadow of irretrievable oblivion.