
« The Demon, the Angel, and Beauty » (« Le Démon, l’Ange, et la Beauté ») est le dix-neuvième poème de Clark Ashton Smith inclus dans la section « Poèmes en prose » de son recueil Ebony and Crystal (Ébène et Cristal), publié en 1922. Smith, affaibli par la maladie, se tourne alors vers la poésie plutôt que vers les récits longs. C’est d’ailleurs à la poésie qu’il devait sa première renommée dans les cercles des poètes bohêmes californiens !
Howard Phillips Lovecraft découvre Smith avec Ebony and Crystal : il y reconnaît un univers et des thèmes proches des siens, où le fantastique se mêle au « weird », aux références à Edgar Poe, à George Sterling, aux Mille et Une Nuits, à Baudelaire (que Smith traduit), ou encore au symbolisme… Les deux auteurs vont se mettre à échanger des lettres.
« The Demon, the Angel, and Beauty » est l’un des poèmes en prose les plus longs du recueil, placé immédiatement après un poème très bref, « Un phantasme » : variation qui suggère le souci de composition de Smith.
Je propose ci-dessous une traduction personnelle du poème, suivie d’un bref commentaire et du texte en langue d’origine (anglais, États-Unis).
Le Démon, l’Ange et la Beauté
Au Démon qui toujours se tenait ou marchait auprès de moi, à ma gauche, je demandai : « As-tu vu la Beauté ? Elle qui, à ce qu’il me semble, était la maîtresse de mon âme dans l’Éternité ? Elle qui sans conteste est sise au-dessus de moi dans le Temps ; quand bien même je ne la distingue pas et, cela se peut, ne l’ai jamais contemplée, ni ne l’apercevrai jamais ; elle dont j’ignore l’aspect comme le milieu du jour ignore tout des étoiles ; elle dont je n’ai trouvé, pour témoin ou preuve, que l’ourlet de son ombre, ou, tout au plus, que le reflet dans une eau terne et troublée. Réponds, si tu le peux, et dis-moi, est-elle pareille aux perles, ou plutôt aux étoiles ? Ressemble-t-elle à la lumière du soleil, qui est transparente et continue, ou à celle du soleil divisée en splendeur et iris ? est-elle le cœur du jour, ou l’âme de la nuit ? »
Ce à quoi le Démon répondit, après, comme je m’y attendais, un bref instant de méditation :
« En ce qui concerne cette Beauté, je ne puis te dire que peu de choses au-delà de ce que tu sais. Bien que, dans les orbes auxquels les démons de mon rang sont admis, il y ait des présages plus grands qu’ici de quelque Mystère transcendant, je n’ai pourtant jamais vu ce Mystère lui-même, et je ne sais s’il est mâle ou femelle. Il y a des éternités de cela, lorsque j’étais jeune et imprudent, que le monde était neuf et splendide, et qu’il y avait plus d’étoiles qu’à présent, je fus, moi aussi, attiré par ce Mystère, et je le recherchai dans toutes les sphères accessibles. Mais, échouant à découvrir la chose elle-même, je fus bientôt las d’embrasser ses ombres, et me mis à poursuivre des illusions moins insubstantielles. Désormais me voici gris et cendreux au dehors, et rouge comme un feu ancien au-dedans, qui était flamboyant d’une couleur de flamme constante, au temps des anciens éons dont je parle, emplis d’étoiles : prête-moi attention, car je suis sage, prudent et vieux comme le soleil qui a voyagé loin, et que les comètes ont balafré ; et j’en suis rendu à l’opinion que la chose nommée Beauté n’existe pas en tant que telle. Sans doute la semblance de celle n’est-elle qu’une toile d’ombre et fantasme, tissée par la main retorse de Dieu, afin qu’il puisse par ce moyen piéger démons et hommes, pour Sa jubilation, et soulever le rire de Ses Archanges. »
Le Démon se tut, et recommença à m’observer comme d’habitude — de manière oblique, et d’un seul œil — un œil qui est plus rouge qu’Aldébaran, aussi inscrutable que les gouffres au-delà des Hyades.
Alors ce fut à l’Ange, qui toujours marchait et se tenait avec moi, à ma droite, que je demandai : « As-tu vu la Beauté ? Ou as-tu entendu une rumeur à son sujet, ayant quelque fondement ? »
Ce à quoi l’Ange répondit, après, comme je m’y attendais, un moment d’hésitation :
« En ce qui concerne cette Beauté, je ne puis te dire que peu de choses au-delà de ce que tu sais. Quoique dans les cieux tout entiers, ce Mystère soit un sujet très fréquent de spéculation sublime parmi les archanges, et un thème pérenne pour les chanteurs et harpistes plus inspirés des chérubins — oui-da, malgré tout ceci, nous sommes grandement ignorants de sa vraie nature, de sa substance, de ses attributs. Mais il est parfois de puissants présages qui recouvrent même les pointes des ailes des séraphins supérieurs, et suscitent un crépuscule étrange dans les cieux. Et il est parfois un écho qui emplit l’empyrée, et fait taire les harpes archangéliques au milieu de leurs louanges à Dieu. Cela n’est pas fréquent, et ces visitations d’échos et d’ombres répandent une stupeur sur l’assemblée des Trônes, des Splendeurs et des Dominations, qui en d’autres occasions accompagne seulement l’émanation ou l’apparition de Dieu Lui-Même. Ainsi sommes-nous assurés de la réalité de cette Beauté. Et parce qu’elle demeure un mystère pour nous, à qui rien d’autre n’est mystérieux sinon Dieu, nous conjecturons que c’est la chose sur quoi Dieu médite, centrée sur elle-même et obscure à elle-même, et à cause de laquelle Il reste sans se manifester à nous depuis tant d’éons ; que c’est là le secret que Dieu préserve même des séraphins. »

Pour lire le poème précédent du même recueil :
« Un phantasme ».
Pour lire le premier poème en prose du recueil :
« Le Voyageur ».
Commentaire
Dans ce poème métaphysique, Clark Ashton Smith semble poser la question d’une hiérarchie éthique entre le bien, le mal et l’art. Dans la continuité du Parnasse et du symbolisme, le poète californien pencherait plutôt pour la suprématie de la beauté, ici allégorique et assimilée à un mystère transcendant. Le poète-voyant a l’avantage de pouvoir s’adresser à son démon et son ange familiers (Baudelaire évoquait un démon comparable dans « Destruction » : « Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon », dans Les Fleurs du mal, édition de 1861), mais ses questions comme de juste n’aboutissent qu’à une énigme plus grande, ontologique pour ainsi dire, puisque Dieu est finalement présenté comme une sorte d’artiste lui-même absorbé par la Beauté, la Création devenant une mise en abîme de toute œuvre d’art. À ces considérations vertigineuses se mêlent des images religieuses et cosmiques, l’œil du démon notamment étant comparé à Aldébaran et aux Hyades : sur ce sujet, on pourra lire le commentaire du poème « Éloignement« , et on songera aussi qu’Ambrose Bierce évoque, dans sa nouvelle Un habitant de Carcosa, « Aldébaran et les Hyades » (ces dernières sont un amas d’étoiles dont Aldébaran est proche).
Deux tendances se dégagent : la tentation du renoncement, formulée par le démon, pour qui la Beauté est un leurre puisqu’elle s’avère inatteignable ; le saisissement, formulé par l’ange, qui implique la passivité. Le démon se détourne de la Beauté parce qu’il a échoué à la comprendre ; l’ange attend qu’elle se manifeste sans la chercher activement. Smith mentionne tout de même que cette Beauté fait l’objet des spéculations archangéliques (il y a donc un effort critique) et que les chérubins s’en inspirent : se dessine ainsi une allégorie céleste du monde de l’art, avec sa hiérarchie rigoureuse, le locuteur se trouvant placé, lui, entre deux tendances, et s’interrogeant sur la réalité de la Beauté. Ce poème en prose peut donc être lu comme un questionnement de la foi, en l’art en l’occurrence, avec un lexique qui évoque Baudelaire et Poe.
Pour ce dernier, on peut songer notamment à la nouvelle « Silence » (Silence – A Fable), dans laquelle un démon fait la leçon à un narrateur anonyme : « Écoutez-moi, — dit le Démon, en plaçant sa main sur ma tête. — La contrée dont je parle est une contrée lugubre en Libye, sur les bords de la rivière Zaïre. Et là, il n’y a ni repos ni silence. » [Edgar Allan Poe, « Silence », Nouvelles Histoires extraordinaires, traduction de Baudelaire, éditions A. Quantin, 1884].

THE DEMON, THE ANGEL, AND BEAUTY – Clark Ashton Smith
Of the Demon who standeth or walketh always with me at my left hand, I asked: « Hast thou seen Beauty? Her that meseemeth was the mistress of my soul in Eternity? Her that is now beyond question set over me in Time; even though I behold her not, and, it may be, have never beheld, nor ever shall; her of whose aspect I am ignorant as noon is concerning any star; her of whom as witness and testimony, I have found only the hem of her shadow, or at most, her reflection in a dim and troubled water. Answer, if thou canst, and tell me, is she like pearls, or like stars? Does she resemble most the sunlight that is transparent and unbroken, or the sunlight divided into splendour and iris? Is she the heart of the day, or the soul of the night? »
To which the Demon answered, after, as I thought, a brief space of meditation:
« Concerning this Beauty, I can tell thee but little beyond that which thou knowest. Albeit, in those orbs to which the demons of my rank have admission, there be greater adumbrations of some transcendent Mystery than here, yet have I never seen that Mystery itself, and know not if it be male or female. Aeons ago, when I was young and incautious, when the world was new and bright, and there were more stars than now, I, too was attracted by this Mystery, and sought after it in all accessible spheres. But failing to find the thing itself, I soon grew weary of embracing its shadows, and took to the pursuit of illusions less insubstantial. Now I am become grey and ashen without, and red like old fire within, who was fiery and flame-coloured all through, back in the star-thronged aeons of which I speak: Heed me, for I am as wise, and wary and ancient as the far-travelled and comet-scarred sun; and I am become of the opinion that the thing Beauty itself does not exist. Doubtless the semblance thereof is but a web of shadow and delusion, woven by the crafty hand of God, that He may snare demons and men therewith, for His mirth, and the laughter of His archangels. »
The Demon ceased, and took to watching me as usual—obliquely, and with one eye—an eye that is more red than Aldebaran, and inscrutable as the gulfs beyond the Hyades.
Then of the Angel, who walketh or standeth always with me at my right hand, I asked, « Hast thou seen Beauty? Or hast thou heard any assured rumour concerning Beauty? »
To which the Angel answered, after, as I thought, a moment of hesitation:
« As to this Beauty, I can tell thee but little beyond that which thou knowest. Albeit in all the heavens, this Mystery is a topic of the most frequent and sublime speculation among the archangels, and a perennial theme for the more inspired singers and harpists of the cherubim—yea, despite all this, we are greatly ignorant as to its true nature, and substance, and attributes. But sometimes there are mighty adumbrations which cover even the superior seraphim from above their wing-tips, and make unfamiliar twilight in heaven. And sometimes there is an echo which fills the empyrean, and hushes the archangelic harps in the midst of their praising of God. This is not often, and these visitations of echo and shadow spread an awe over the assembled Thrones and Splendours and Dominations, which at other times accompanies only the emanence or appearance of God Himself. Thus are we assured as to the reality of this Beauty. And because it remains a mystery to us, to whom naught else is mysterious except God, we conjecture that it is the thing upon which God meditateth, self-obscured and centred, and because of which He hath held himself immanifest to us for so many aeons; that this is the secret which God keepeth even from the seraphim. »