Robert Louis Stevenson the man and his friend traduction l'homme et son ami

« The Man and His Friend » (« L’homme et son ami ») est un texte en prose de Robert Louis Stevenson, le dixième de son recueil de Fables écrit entre 1874 et 1894, et qui a eu une première publication posthume entre août et septembre 1895 dans le Longman’s Magazine. Sans être une œuvre majeure de l’auteur, ces fables ont eu une certaine influence et ont par exemple été traduites par Jorge Luis Borges, grand admirateur de Stevenson.
« L’homme et son ami » est donc une fable selon les critères spécifiques de Stevenson, qui joue avec les codes de la fable traditionnelle et les attentes des lecteurs. On y retrouve en particulier un ton satirique et un traitement fantaisiste de la religion.
Je propose ci-dessous une traduction personnelle de la fable, suivie d’un bref commentaire et du texte anglais.

X. L’homme et son ami.

Un homme se querellait avec son ami.
« Je me suis bien trompé sur ton compte », dit l’homme.
Alors l’ami lui fit une grimace et s’en alla.
Peu après, ils moururent tous les deux, et parvinrent ensemble devant le grand Juge de paix immaculé. Celui-ci devint noir pour l’ami, mais demeura d’un blanc pur pour l’homme, qui se sentit de bonne humeur.
« Je relève ici des informations concernant une dispute, déclara le juge, en regardant ses notes. Qui de vous était en tort ?
– C’est lui, répondit l’homme. Il a dit du mal de moi derrière mon dos.
– Vraiment ? reprit le juge. Et dites-moi, je vous prie : de quelle façon parlait-il de vos voisins ?
– Oh, il a toujours été mauvaise langue, dit l’homme.
– Et vous avez choisi d’en faire votre ami ? se récria le juge. Mon gaillard, nous n’avons pas besoin d’imbéciles, ici. »
Aussi l’homme fut-il précipité dans l’abîme, tandis que dans les ténèbres l’ami éclatait de rire et attendait d’être jugé pour d’autres chefs d’accusation.

Robert Louis Stevenson fable
« The Man and His Friend »illustration de E. R. Herman pour une édition illustrée des Fables de Robert Louis Stevenson, 1914.

Pour lire la fable suivante du recueil : « Le lecteur ».

Commentaire

Stevenson semble ici ironiser au sujet d’un des fameux « dix commandements », qu’on retrouve ainsi dans le livre de l’Exode (traduction Louis Segond, 1910) : « Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain. » Ce dernier est considéré comme le neuvième des commandements et, pris au sens large, consiste semble-t-il à condamner toute forme de mensonge au sujet d’autrui. Fi donc des commérages ! Mais Stevenson s’amuse de la faiblesse humaine : dire du mal des voisins est un divertissement répandu, après tout, et la grande erreur de tout homme (l’auteur se garde bien de nommer ses personnages et donc de permettre une prise de distance) est de se vouloir épargné de ce qu’il tolère pour les autres. On se prend à songer à l’impératif catégorique de Kant, pour qui le mensonge est toujours immoral.
Bien sûr Stevenson ne veut pas se limiter à une bonne vieille morale simple : le voici qui établit une chaîne des culpabilités, puisque après tout tolérer les vices d’autrui, si on va au bout d’une logique morale rigoriste, impliquerait qu’on soit soi-même complice et coupable… ou plutôt un curieux imbécile ! L’homme qui ne ment pas et tolère le mensonge est en effet condamné par le Juge de paix, non pas parce qu’il est immoral, mais parce qu’il est incohérent : faute qui suffit à déclencher une condamnation immédiate ! Quant à l’ami, sa faute paraît assez mineure par rapport à d’autres qu’il a pu commettre : son jugement va donc prendre plus de temps, ce qui, en un sens, retarde sa peine… quitte à être condamné pour l’éternité, autant que celle-ci commence plus tard !
On peut s’amuser par ailleurs de la façon burlesque dont Stevenson présente dans cette fable le jugement des âmes (sur le rapport de Stevenson à la religion, lire notamment « Le pénitent »), qui n’est pas sans rappeler « Une vision du Jugement dernier », nouvelle d’H. G. Wells : ce « grand Juge de paix immaculé » (variation autour de saint Pierre, gardien des portes du paradis ?), qui change de couleur au point de servir de lumignon (à la fin de la fable, tout n’est plus que ténèbres), d’abord poli, s’exprime ensuite de façon assez leste et mène son affaire sans écouter de défense. Tout ce que vous direz pourra être retenu et sera retenu contre vous !

Robert Louis Stevenson the man and his friend traduction l'homme et son ami
« L’Amitité », 1908, peinture de Picasso (source).

X. THE MAN AND HIS FRIEND.

A MAN quarrelled with his friend.
« I have been much deceived in you, » said the man.
And the friend made a face at him and went away.
A little after, they both died, and came together before the great white Justice of the Peace. It began to look black for the friend, but the man for a while had a clear character and was getting in good spirits.
« I find here some record of a quarrel, » said the justice, looking in his notes. « Which of you was in the wrong? »
« He was, » said the man. « He spoke ill of me behind my back. »
« Did he so? » said the justice. « And pray how did he speak about your neighbours? »
« O, he had always a nasty tongue, » said the man.
« And you chose him for your friend? » cried the justice. « My good fellow, we have no use here for fools. »
So the man was cast in the pit, and the friend laughed out aloud in the dark and remained to be tried on other charges.