Robert Louis Stevenson lire en ligne

« The Two Matches » (« Les deux allumettes ») est un texte en prose de Robert Louis Stevenson, troisième de son recueil de Fables écrit entre 1874 et 1894, qui a droit à une première publication posthume entre août et septembre 1895, dans le Longman’s Magazine. Ces fables ont notamment été traduites par Jorge Luis Borges, admirateur de Stevenson.
« Les deux allumettes » est donc une fable selon les critères spécifiques de Stevenson, celui-ci jouant avec les codes de la fable traditionnelle et les attentes des lecteurs . « Les deux allumettes » en particulier nous décrit une situation proche de l’absurde : dans la forêt californienne, un cavalier solitaire veut fumer et n’a plus qu’une allumette : prendra-t-il le risque d’un incendie ? Question troublante, d’autant qu’elle a une portée autobiographique pour Stevenson, qui lui-même est responsable d’un feu de forêt… Le thème du feu fait par ailleurs le lien avec la fable suivante du recueil, « Le malade et le pompier » (voir plus bas).
Je propose ci-dessous une traduction personnelle de la fable, suivie de brèves remarques et du texte anglais.

III. Les deux allumettes.

Il était une fois un voyageur dans les bois de Californie, durant la saison sèche, quand les alizés soufflaient avec force. Il avait parcouru un long chemin à cheval, il était fatigué et affamé, et il descendit de cheval pour fumer la pipe. Mais quand il sonda sa poche, il ne trouva que deux allumettes. Il gratta la première, qui ne voulut pas s’allumer.
« Que voilà une situation plaisante, dit le voyageur. Je meurs d’envie de fumer ; ne reste qu’une allumette ; et c’est sûr qu’elle ne va pas prendre ! Y eut-il jamais créature si malheureuse ? Et pourtant, pensa-t-il, supposons que j’enflamme cette allumette, que je fume ma pipe, puis que j’en secoue le résidu de tabac au-dessus de l’herbe, là — l’herbe pourrait prendre feu, car elle est sèche comme de l’amadou ; et tandis que j’arrache les brins, les flammes pourraient me contourner, se répandre derrière moi et s’en prendre à ce fourré de sumacs ; avant que je puisse l’atteindre, il se serait embrasé ; par-delà le fourré, j’aperçois un pin recouvert de mousse ; cela aussi flamberait comme une torche, jusqu’à la branche la plus haute ; et la flamme de cette longue torche — comme l’alizé l’emporterait et la brandirait à travers la forêt inflammable ! J’entends le vallon rugir aussitôt de la voix mêlée du vent et du feu, je me vois partir au galop pour rester en vie, et la conflagration rapide me prendre en chasse, me déborder par les collines ; je vois cette plaisante forêt brûler pendant des jours, et le bétail grillé, les sources taries, le fermier ruiné et ses enfants dispersés à tout vent. Quel monde est suspendu à cet instant ! »
Sur ce, il gratta l’allumette, qui ne s’enflamma pas.
« Dieu merci », dit le voyageur, et il remit sa pipe dans la poche.

Robert Louis Stevenson fables
 « Two matches«  », illustration de E. R. Herman pour une édition illustrée des Fables de Robert Louis Stevenson, 1914.

Pour lire la fable suivante du recueil : IV. Le malade et le pompier.

Stevenson met le feu à la Californie

Il avait été question, dans la fable « Le citoyen et le voyageur« , des différents voyages de Stevenson et notamment de son séjour durable aux Samoa. Rappelons par ailleurs que Stevenson se rendit aux États-Unis, et notamment en Californie : par amour pour Fanny Osbourne, sa future épouse !
Ainsi arrive-t-il dans la ville de Monterey le 30 août 1879. Il y reste plusieurs mois avec Fanny Osbourne et explore les environs, se rendant notamment dans un ranch de chèvres angora. Il est par ailleurs particulièrement intrigué par les nombreux incendies qui se déclenchent dans la forêt californienne. Alors qu’un premier incendie a eu lieu, poussé par la curiosité, il cherche à savoir si la mousse qui s’étend sur les arbres alentour a pu prendre feu la première. Il tente l’expérience… et provoque un incendie.
Stevenson revient sur l’incident dans son essai The Old Pacific Capital (1880) : « J’ai un intérêt personnel pour ces feux de forêts, car je fus bien près une fois d’être lynché, qu’un homme plus courageux aurait pu garder un frisson de l’expérience. Je voulais être certain que c’était la mousse, cet ornement pittoresque et funéraire des forêts californiennes, qui s’embrase si vite quand la flamme touche d’abord l’arbre. Je crois avoir subi l’influence de Satan ; car au lieu d’arracher un échantillon pour mon expérience, que faire sinon monter jusqu’à un grand pin, dans une partie du bois qui avait échappé au moindre roussissement, gratter une allumette, en appliquer avec précaution la flamme à l’un des arbrisseaux. L’arbre prit feu comme une fusée ; en trois secondes, ce fut une colonne de flammes vrombissante. Près de là, je pouvais entendre les cris de ceux qui étaient occupés à combattre la conflagration initiale. […] Si quiconque avait observé le résultat de mon expérience, mon cou n’aurait pas valu une pincée de tabac à priser ; après quelques minutes de protestations passionnées, j’aurais dû être pendu à une branche appropriée.

Robert Louis Stevenson Californie
« Le feu de forêt », vers 1505, peinture de Piero di Cosimo.

« Mourir pour sa faction est un mal très commun ;
Mais être pendu pour une folie vient du malin ».
[citation du poème satirique Absalon et Achitophel de John Dryden]
J’ai couru bien des fois, mais jamais comme j’ai couru ce jour-là. La nuit venue, je sortis de la ville, et voilà que s’élevait mon feu à moi, assez distinct de l’autre, et qui brûlait selon moi avec encore plus de vigueur. »
Stevenson incendiaire involontaire ! Par comparaison ludique, un petit coup d’œil sur le droit français nous apprend que « l’incendie involontaire, par imprudence ou négligence » implique des peines jusqu’à 3 ans de prison et 45 000 € d’amende !
Mais Stevenson, impuni, quitte Monterey pour San Francisco le 22 décembre 1879.
La fable nous montre donc comment Stevenson s’inspire d’un fait bien réel, et comment il transforme son authentique aveuglement en un dilemme entre morale et pulsion. Contrairement à Stevenson, son personnage prend le risque de l’incendie en conscience, ce qui devrait moralement être condamné ; mais, là aussi contrairement à Stevenson, son personnage ne provoque pas d’incendie. La pulsion n’est pas assouvie, la morale n’est pas sauve, mais le mal n’est pas fait. Pourquoi ? Par hasard ! À moins de vouloir trouver là une intervention divine, ce qui paraît peu probable de la part de Stevenson.
Et voilà qu’on se prend à imaginer ce cavalier de fable en personnage du théâtre de l’absurde…

Robert Louis Stevenson les deux allumettes
Le Fumeur, vers 1913, peinture de Jean Metzinger.

III. THE TWO MATCHES.

ONE day there was a traveller in the woods in California, in the dry season, when the Trades were blowing strong. He had ridden a long way, and he was tired and hungry, and dismounted from his horse to smoke a pipe. But when he felt in his pocket, he found but two matches. He struck the first, and it would not light.
« Here is a pretty state of things, » said the traveller. « Dying for a smoke; only one match left; and that certain to miss fire! Was there ever a creature so unfortunate? And yet, » thought the traveller, « suppose I light this match, and smoke my pipe, and shake out the dottle here in the grass—the grass might catch on fire, for it is dry like tinder; and while I snatch out the flames in front, they might evade and run behind me, and seize upon yon bush of poison oak; before I could reach it, that would have blazed up; over the bush I see a pine tree hung with moss; that too would fly in fire upon the instant to its topmost bough; and the flame of that long torch—how would the trade wind take and brandish that through the inflammable forest! I hear this dell roar in a moment with the joint voice of wind and fire, I see myself gallop for my soul, and the flying conflagration chase and outflank me through the hills; I see this pleasant forest burn for days, and the cattle roasted, and the springs dried up, and the farmer ruined, and his children cast upon the world. What a world hangs upon this moment! »
With that he struck the match, and it missed fire.
« Thank God, » said the traveller, and put his pipe in his pocket.